[Club de lecture] La Puissance des mères, Fatima Ouassak

En devenant mère, je me suis posée de nombreuses questions sur la parentalité mais aussi le féminisme. J’ai commencé alors à lire sur le sujet. Lorsque j’ai vu que le collectif PA.F lançait un club de lecture sur ces sujets, je me suis inscrite sans hésiter.

Le 15 Avril, j’ai ainsi participé au premier club de lecture. Ça a été l’occasion de lire et discuter, pendant 1h30, avec les autres femmes présentes, du livre « La Puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire » de Fatima Ouassak (La Découverte, Août 2020). 

Dans cet article, je vais essayer de retranscrire nos échanges autour de ce plaidoyer pour une maternité politique. De nombreux sujets y sont abordés dont le racisme, la parentalité, les discriminations et le sexisme.

Nos discussions ont commencé par la lecture d’extraits qui nous ont touchés. Ainsi G.R. a démarré en lisant :

Certes, les mères qui vivent dans les quartiers populaires existent déjà aux yeux de l’institution. Mais ce ne sont pas des mères. Ce sont des mamans. En particulier pour la politique de la ville, avec ses “mamans des cités”, déclassées et jamais respectées en tant que mères, comme pour signifier que ce que l’on cherche chez elles, c’est la dimension affective qu’on va pouvoir mobiliser pour tempérer les choses. En réduisant les mères à cette seule dimension affective et interpersonnelle, on cherche à s’appuyer sur le respect du jeune Arabe ou du jeune Noir pour sa mère, respect supposément inscrit dans sa “culture africaine” ou sa “culture méditerranéenne”. Ce que l’on cherche en valorisant médiatiquement et en soutenant politiquement et financièrement les “mamans des cités”, c’est leur fonction de tampon entre les institutions d’un côté, et de l’autre les jeunes Noirs et Arabes vivant dans les quartiers populaires, qui, lorsqu’ils sont excédés par les violences et les humiliations qu’ils subissent, n’ont d’autres choix que de brûler quelques voitures et quelques poubelles pour exister dans l’espace public et se faire entendre. Ne sors pas ce soir petit poisson, sinon tu vas encore faire pleurer ta maman ! Retiens ton fils, petite maman, sinon tu vas encore pleurer ce soir !

Cet extrait, point de départ de nos discussions, illustre le point central du livre : le rôle des mères des quartiers populaires en France et en particulier des mères racisées. Ces mères sont vues comme des tampons entre les institutions (génératrices d’inégalités) et leurs enfants. La puissance des mères consiste alors à essayer de réconcilier ce qui n’est pas réconciliable, de justifier les actions de l’un par rapport à l’autre. Les mères sont vues comme des « agents au service du maintien de l’ordre social”, dont elles sont aussi victimes.

Cette idée qui est fil conducteur de l’ouvrage nous a toutes touchées. Elle a résonné avec ce que l’on a pu ressentir en devenant mères : ces déchirements, ces impossibilités de choisir, même si on est loin des intensités et discriminations retranscrites par Fatima Ouassak.

Ces choses que nous pouvons ressentir dans nos vies (p. ex. le sexisme) sont exacerbées par le racisme ordinaire subi par les parents issus de l’immigration et leurs enfants. Par exemple la question du genre, comme l’illustre l’extrait choisi :

La même éducatrice qui a mis en place un atelier pour travailler sur les stéréotypes filles/garçons, a considéré, sans l’expliquer, que ma fille n’était pas assez genrée. Si vous habillez en orange et vert, couleurs considérées comme neutres, votre petite fille blanche et de classe moyenne, on vous dira que vous participez à la démarche antisexiste de l’éducatrice. Mais si j’habille ma fille en orange et vert, c’est que son père, arabe et barbu, veut l’empêcher de s’épanouir en tant que fille parce qu’il a un problème avec la féminité et l’émancipation des femmes – d’ailleurs, il va sûrement la voiler sous peu. 

Un bel exemple d’intersectionnalité appliquée que Fatima Ouassak illustre ensuite par un dialogue entre un père arabe et une puéricultrice. Nous, en tant que mères CSP+ (de classe moyenne supérieure ou aisée), nous ne recevons que rarement des remarques de la part des autorités sur la sexualisation de nos enfants. Fatima Ouassak dénonce ici, pour les enfants racisés, des assignations dans des cases (genre, race, etc) et une adultisation dès le plus jeune âge. 

Cette adultisation n’est pas spécifique à la société française, comme l’a souligné R.L.B. dans nos discussions. Elle fait le parallèle avec les enfants détenus à la frontière mexicaine qui ne sont pas vus comme des enfants et sont détenus dans des conditions inhumaines. Un certain nombre d’habitants aux États-Unis trouvait cela normal.

Via cette adultisation, les enfants sont vus comme une menace pour la survie de la société. Cette société, qui pour se protéger, s’autorise à cumuler des moyens de contrôle des familles racisées, jusqu’à contrôler les relations intra-familiales. Ainsi Fatima Ouassak souligne le contrôle sur la transmission des parents aux enfants  : 

Le système raciste cherche à casser cette famille-ressource qui permettrait à nos enfants de mieux résister : il les pousse à la rupture familiale, à rompre avec les cultures jugés obscurantistes, avec une religion associée au fanatisme, avec des familles jugées violentes, sexistes, malveillantes, qui utilisent leurs enfants à des fins obscures. Il nous exhorte à laisser nos enfants choisir leur culture et leur religion, ou plus précisément, les laisser ne pas choisir l’islam. Mais pourquoi devrions-nous écouter ceux qui s’agacent qu’on ne laisse pas le choix à nos enfants, quand eux-mêmes donnent aux leurs des prénoms d’empereurs romains et passent leur temps dans la rue à tirer par la manche le petit dernier qui refuse d’aller au cours de solfège?

Comment pourrait-on laisser nos enfants grandir sans nos repères culturels et spirituels alors que nous savons que, dans cette société, c’est l’aliénation qui attend ceux et celles qui grandissent sans héritage solide? Comment accepter que nos enfants soient ainsi amputés dans leur construction, et aliénés, alors que nous-même expérimentons à quel point il est difficile de s’en remettre, qu’une vie entière ne suffit pas à reconstruire ce qui a été détruit?

Cet extrait, lu par C.M., a particulièrement résonné pour plusieurs d’entre nous qui élevons nos enfants loin de nos racines. En devenant mères, nous avons ressenti l’importance de nos origines, nos racines et notre culture et un besoin de les partager. Fatima Ouassak dénonce l’uniformisation des citoyens dans la société française, au nom de l’universalisme républicain. Cette aliénation est particulièrement forte pour les familles racisées dont les parents ne peuvent pas partager leur culture et les enfants qui ne comprennent pas pourquoi cette culture n’est pas aussi importante que celles des autres enfants.

Cet extrait, ainsi qu’un autre extrait sur les débats concernant les accompagnatrices voilées dans les écoles, illustrent la violence exercée sur des mères non autorisées à participer à la vie scolaire et des enfants qui ne comprennent pas que leurs mères en soient exclues.

Après avoir dénoncé ces discriminations, Fatima Ouassak change de ton au milieu du livre :

Comment se donner les moyens de rompre avec l’injonction adressée aux mères de faire tampon entre le système d’oppression et leurs enfants ? Comment imaginer un nouveau projet politique au sein duquel les mères constitueraient un véritable levier révolutionnaire, projet décliné en stratégies, modalités d’action et perspectives politiques?

Dénoncer n’est pas suffisant. Elle choisit alors de passer à l’action et montre ce qu’il faut faire : conquérir l’espace public mais aussi l’espace politique.

Comment y parvenir? En luttant collectivement et concrètement là où nous sommes, là où nous vivons, sur nos territoires, dans nos quartiers. Nous pouvons peser en tant que mères dans le rapport de force politique, pour un monde plus juste, plus égalitaire plus respirable, pour que nos enfants respirent autre chose que l’air pollué des échangeurs autoroutiers et que plus jamais ils ne meurent asphyxiés lors d’un plaquage ventral sous le poids de cinq policiers.

Cet extrait, choisi par G.D., illustre bien la rage de Fatima Ouassak, sa rage de mère qui ne pourrait être atténuée qu’avec une justice sociale.

Après ces discussions sur certains extraits, le discours s’est orientée sur nos ressentis vis-à-vis du livre dans sa globalité.

Nous avons toutes souligné la facilité de lecture, malgré la difficulté des sujets abordés. En effet, Fatima Ouassak fait preuve dans ce livre d’une grande capacité de vulgarisation. Elle aborde de nombreux aspects de la vie et de la société avec des thématiques difficiles, qui touchent plus ou moins fortement tout le monde, dont la parentalité. Tout en critiquant un service public défaillant et inégalitaire, elle aborde le sentiment de perte de confiance dans la politique, tout en proposant des solutions, en illustrant des possibilités d’actions ancrées dans le territoire.

Avec ces thématiques et son écriture, Fatima Ouassak n’a laissé aucune de nous indifférente, bien au contraire.

Pour certaines, cela a réveillé un besoin d’action, une puissante envie de la suivre :

Mais qu’est-ce que je fous?
Est-ce que ça va bouger si je reste dans mon canapé?

Or, il peut n’y avoir pas besoin de faire grand chose pour que ça bouge.

Mais comment puis-je utiliser mes privilèges pour que ça bouge?

Mais pour d’autres, le livre a eu l’effet contraire. Il a entraîné une sentiment de dépolitisation et une démoralisation :

Qu’est ce qu’on fait nous?

Les minorités ont l’air de s’impliquer collectivement plus facilement, contrairement à nous. Lorsque nous faisons quelque chose, c’est plus pour nous-mêmes, pour que cela profite à nous et nos proches. Comment changer cela?

C’est intéressant de voir comment on l’a ressenti, de se rendre compte du Guilt Trip, du malaise, que ce livre a révélé en nous. Fatima Ouassak a réussi cela en incorporant à son écriture un côté profondément humain qui prend aux tripes. Dès le début, on se projette avec elle. La rage monte en nous tout au long du livre autant que le sentiment de peur, de terreur du futur, un sentiment qui rassemble toutes les mères.

De ce livre, il nous a été difficile de trouver des critiques. Le flux des idées peut parfois faire perdre la focale. Un point nous a cependant titillé : Pourquoi se focaliser sur les mères et pas les parents?

Au début du livre, Fatima Ouassak commente, par une explication très/trop légère pour nous, qu’elle se focalise sur la figure de la mère car c’est elle qui a la charge de la famille. Sa figure politique est à construire. Mais, on peut aussi argumenter que celles du père et des parents sont tout autant à construire. Utiliser la figure des parents pourrait rassembler de nombreuses luttes (racisme, sexisme, etc) de façon harmonieuse. 

Alors pourquoi les mères ? Pour leurs réseaux existants ? R.L.B mentionne l’exemple des groupes de mères qui se sont formés pour lutter contre le port des armes aux États-Unis. Ces groupes utilisent leurs réseaux (foot, etc) pour faire du lobby tout en jouant sur l’émotion du lien mère – enfant. Est-ce la même chose en France et en particulier dans les quartiers populaires? Il existe en effet de nombreuses associations de mères. Mais pourquoi Fatima Ouassak n’utilise pas cet argument ? Cela entraîne un décalage entre ce qu’elle fait et son argumentation. Faire passer ce choix pour du féminisme sonne faux : cela ressemble plus à un résidu de la structure patriarcale.

G.D. aborde alors un autre aspect de ce choix. Les mères sont oubliées, invisibilisées. Leur rage est ancrée dans leur réalité de mères discriminées. Se concentrer sur les mères rend le propos de Fatima Ouassak puissant. Mais cette idée n’est pas assez mise en avant dans le livre et aurait peut-être donné encore plus de force au livre si elle l’avait pris à bras le corps. Fatima Ouassak a peut-être fait le choix de ne pas aborder cet aspect par souci de pragmatisme politique pour faire passer son message.

En résumé, à la lecture de ce livre, on se prend une claque. On ressent la colère et la violence. Mais ce livre va plus loin qu’un simple coup de gueule. Fatima Ouassak présente des idées et des solutions, illustrées par des cas concrets. Ce livre, écrit comme un manifeste, est important pour son propos, sa lutte, ses actions et peut-être sa future carrière politique. 

Nous ne pouvons que vous inviter à lire ce magnifique essai (et de garder un œil sur Fatima Ouassak!). Il a reçu une forte visibilité médiatique, malgré la crise sanitaire (livre sorti en 2020), le coup de gueule et le fait qu’il soit écrit par une femme racisée. Fatima Ouassak a ainsi été invitée à parler de son livre dans plusieurs émissions de radio ou podcasts, comme : 

La lecture et les discussions autour de ce livre ont été pour nous une belle façon d’entamer nos réflexions au croisement du féminisme et de la parentalité.

Le prochain club de lecture sera consacré au livre “La femme gelée” d’Annie Ernaux, est prévu pour le 27 mai prochain. Je prendrai des notes pour retranscrire nos discussions sur ce nouveau livre.

Article relu par @mamaorhum, @camilledrnd, @ponoodle et @marieastridbatut

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